jeudi 18 septembre 2014

Sport et nationalisme : les hymnes écossais, gallois et irlandais au rugby

A l'heure ou l'Ecosse se prononce par référendum sur son indépendance du Royaume-uni, retour sur les nations de Grande Bretagne et d'Irlande à travers le sport et les hymnes.


En Ecosse :

Supporter écossais grimés à la mode William Wallace
Jusque dans les années 1990 l'hymne qui est joué lors des rencontres internationales du XV écossais est le God Save the Queen car l'Ecosse est une des 4 nations du Royaume Uni.

Mais dans les années 70, des supporters écossais entonnent régulièrement un nouveau chant composé en 1967 par un groupe folk, les Corries : le fameux "Flower of Scotland". Il est d'ailleurs à noter que ce chant est pour la 1ere fois entonné dans un stade à l'occasion d'une tournée du XV du chardon en Afrique du Sud en 1974. Nous retombons ici sur une problématique vue en classe concernant le nationalisme des supporters qui ne s'exprime jamais mieux qu'à l'étranger.

Toujours est-il qu'officiellement l'hymne officiel reste le "God Save the Queen", même si le "Flower of Scotland" devient un chant très prisé des supporters écossais qui ne manquent pas une occasion d'encourager leur équipe en le reprenant avec ferveur. Pour leurs adversaires, entendre ce chant est d'ailleurs souvent mauvais signe dans le stade de Murrayfield à Edimbourg : cela signifie que le traditionnel fighting spirit écossais est bien au rendez-vous et que vous êtes en train de vous faire concasser... bref.

  En 1990, lors du dernier match du tournoi des 5 nations opposant l'Ecosse et l'Angleterre, la fédération écossaise a l'idée de faire jouer cet air, devenu entretemps un hymne écossais officieux. L'enjeu est d'importance car le match  doit décider de la victoire dans le tournoi. On peut imaginer que c'est une façon pour les officiels de mobiliser tout un peuple derrière son équipe et de s'affranchir, du moins de façon symbolique, de la tutelle du grand frère anglais.  En l'occurrence cela fonctionna, car l'Ecosse remporta le match 13-7 et fit le grand chelem dans le tournoi, le dernier pour l'Ecosse à ce jour. Sur cette vidéo, le journaliste anglais Mark Owen nous remet dans l'ambiance de ce premier "Flower of Scotland" de 1990.

Sur un autre sujet, mais toujours en rapport avec le rugby et l'histoire, on peut dire également qu'à l'occasion de chaque match entre ces deux nations est mis en jeu un trophée particulier : la Calcutta Cup. Il s'agit de ce souvenir d'un match ayant opposé des joueurs anglais à des joueurs écossais, gallois et irlandais en 1872 à Calcutta, et qui fut le premier match de rugby sur le continent asiatique. Bien entendu ce trophée, remis en jeu à chaque rencontre entre l'Angleterre et l'Ecosse depuis 1879, rappelle aussi la colonisation de L'Inde par l'empire britannique. 

Mais revenons à Flower of Scotland.

En 1993, un vote est organisé pour déterminer l'air qui doit être joué à chaque rencontre du XV écossais : C'est le "Flower of Scotland" qui l'emporte devant un autre air traditionnel, et guerrier : "Scotland the brave" (voir et entendre ici). Depuis lors c'est l'hymne qui accompagne le XV écossais : ci dessous à l'occasion d'un match contre la France en 2008, où pour la 1ere fois le 2e couplet se fait a capella... A vous donner la chair de poule !



Flower Of Scotland - Ecosse France 6 Nations 2008 par hyonel

Les paroles si elles sont à la gloire de l'Ecosse, de ces paysages "your wee bit hill and glenn" et de son peuple, la "fleur d'écosse", sont aussi ouvertement contre l'Angleterre. La chanson est un rappel des victoires écossaises de William Wallace et Robert Bruce du XIVe siècle contre les armées d'Edouard II d'Angleterre, celles "d'un peuple qui s'est levé et a renvoyé chez lui les armées du roi Edouard, pour qu'il y réfléchisse à deux fois" :

Those days are past now
And in the past they must remain
But we can still rise now,
And be the Nation again
That stood against him (England!)
Proud Edward's army
And sent him homeward
Tae think again.


On peut noter que le (England) crié par les supporters entre "him" et "Proud Edward's army" était à l'origine un "bastard" pour le moins peu équivoque quant au contenu de la chanson... certes édulcoré légèrement depuis.

Sur ces querelles anglo-ecossaise vous pouvez voir l'excellent film, bien que très romancé, (Hollywood oblige) de Mel Gibson : Brave Heart. Il s'agit d'une sorte de "biopic" de William Wallace, héros de la lutte des écossais contre la couronne d'Angleterre au tournant du XIIIe et du XIVe siècle. Je vous conseille bien sur de le voir en VO. On distingue assez bien les accents entre anglais, australo-américain (Mel Gibson qui fait des efforts pour avoir l'accent le plus écossais possible) et certains accents écossais... à couper au couteau. Quant à la musique de la bande son, elle est tout simplement extraordinaire !

On peut enfin noter que l'indépendantisme écossais a repris de la vigueur depuis quelques années. Le Premier Ministre Cameron a même signé un accord avec le Parlement écossais pour l'organisation d'un referendum sur la question de l'Indépendance de l'Ecosse en 2014.



- En Irlande

Concernant l'Irlande, la question est plus épineuse encore qu'un chardon écossais. Il faut dire que la querelle, pour ne pas dire la guerre, entre l'Irlande et l'Angleterre est beaucoup plus récente que le XIVe siècle et bien encore dans les esprits, si ce n'est dans les chairs...  Pour cela il suffit d'aller faire un petit tour à Belfast et à Derry pour constater que les plaies sont encore bien ouvertes entre les deux nations.

Ci-dessous, dans un quartier loyaliste et protestant, fidèle au RU, on commémore les morts de l'association pour la défense de l'Ulster (à gauche), quand dans des quartiers républicains et catholiques, on se souvient de l'insurrection de la Pâques 1916 (a droite).






















La problématique de l'hymne est aussi intimement liée à l'histoire ce cette île et de ces relations tumultueuses avec son voisin britannique... Petit rappel : 

L'Irlande essentiellement catholique est anglaise depuis Henri VIII (milieu du XVIe siècle) qui en entreprend la conquête (la colonisation ?) et confisque les terres au profit de Lords anglais. C'est aussi le moment où Henri VIII pour des raisons personnelles et peu avouables (il veut divorcer de son épouse, ce qui se fait assez peu à l'époque il faut le dire, pour épouser Anne Bolleyn dont il est fou amoureux mais qui se refuse à lui tant qu'il ne l'épouse pas... on peut comprendre le pauvre homme !), rompt avec le Pape et prend la tête de l'Eglise Anglicane, sorte de synthèse du catholicisme et de la Réforme protestante. La majorité des anglais étant par la suite protestant... mais on s'égare.

Après de nombreuses révoltes irlandaises écrasées dans le sang, la guerre civile de 1919-1921, menée par Michael Collins et Eamon de Valera, qui débute immédiatement après la fin de la 1ere Guerre Mondiale et qui fait suite à l'insurrection de Pâques de 1916, aboutit à l'indépendance de la République d'Irlande : toute l'Irlande est indépendante... moins la province de l'Ulster qui reste sous contrôle de la couronne britannique.

Sur la guerre d'indépendance irlandaise, vous pouvez regarder le très beau Michael Collins de Neil Jordan dont voici la bande annonce :



Ou bien le très émouvant Le vent se lève de Ken Loach, palme d'or à Cannes en 2007


Le vent se lève (bande annonce) par harlem123

Pour faire le lien avec le sport, le rugby qui a commencé à se pratiquer en Irlande comme en Angleterre dans le dernier quart du XIXe siècle se superpose aux sports typiquement irlandais qui préexistent dans l'Ile depuis plusieurs siècles : le football gaélique et le Hurling. Ainsi le rugby est souvent vu par les nationalistes irlandais comme le sport des anglais par opposition aux sports gaéliques comme le Hurling. Par parenthèse, le hurling, un sport extrêmement rapide et spectaculaire, gagnerait à être mieux connu :



Les événements de 1920 au stade de Croke Park à Dublin renforcent cette opposition : le 20 novembre des militaires anglais tirent sur la foule faisant 14 morts, dont le capitaine de l'équipe de Tiperrary, Michael Hogan. Une tribune du stade actuel porte son nom. Ce premier "Bloody Sunday", est régulièrement commémoré à Croke Park, et l'histoire est ravivée en 2007 quand la fédération des sports gaéliques autorise le XV Irlandais à jouer à Croke Park les matchs du tournoi des 6 nations, le temps que le stade habituel du rugby, celui de Lansdowne Road soit rénové... La rencontre qui oppose l'Irlande à l'Angleterre dans ce stade chargé d'histoire cette année là reste un grand moment : les joueurs irlandais transcendés atomisent le XV de la rose par 43-13... le plus grand écart jamais enregistré en faveur de l'Irlande contre l'Angleterre...

Quelques images de ce match mémorable pour les irlandais et tous ceux qui l'ont vu. Ecoutez bien ce que dit Ollie Campbell, ancienne gloire de l'équipe d'Irlande dans les années 80, à la toute fin du reportage, à propos de sa fierté d'être irlandais ce jour là.


Dans ce contexte, la problématique de l'hymne à jouer pour l'équipe irlandaise de rugby ne prend que plus de relief, sachant qu'elle représente toute l'Irlande depuis sa création en 1875 : Les 3 provinces de la République d'Irlande (Leinster, Munster, Connacht), plus la province de l'Ulster en Irlande du Nord. De façon tout à fait unique, l'équipe d'Irlande de rugby représente donc bien une nation, mais surtout deux entités politiques différentes : la République d'Irlande et le Royaume-Uni. Cela est du au fait que l'indépendance de l'Irlande n'a eu lieu que plus de 50 ans après la création de l'équipe. Pour les Irlandais, cette équipe est donc aussi tout à fait symbolique d'une Irlande une et indivisible...

La question de l'hymne est pendant longtemps liée au stade dans lequel l'équipe se produit : entre 1922 et 1953, l'équipe d'Irlande joue alternativement à Dublin (Rep. d'Irlande) et à Belfast (Irlande du Nord). Quand elle joue à Dublin, c'est l'hymne de la République d'Irlande qui est joué, "l'Amhràn na bhFiann" ou "La chanson du soldat".

Par contre quand elle joue à Belfast, c'est bien le "God save the Queen" qui est joué. Pour les matchs à l'extérieur, la solution qui est trouvée est de ne pas jouer d'hymne du tout ! Dans tous les cas, l'hymne fait toujours des mécontents. Les irlandais du nord loyalistes ne se sentent pas représentés par cette "chanson du soldat" chantée à l'origine par les miliciens nationalistes pendant la guerre civile et qui est tout entière à la gloire de l'indépendance irlandaise. De leur côté les Irlandais "du sud" ne supportent pas le "God Save the Queen" pour des raisons évidentes. Quant aux supporters lors des matchs à l'extérieur, sans hymne, ils perdent une occasion de manifester l'attachement à leur équipe, dont nous avons déjà dit qu'il n'est jamais aussi fort que lors des matchs à l'étranger...

Ce n'est qu'en 1995 que la fédération irlandaise de rugby commande un chant qui puisse représenter toute l'Irlande du rugby : c'est l'"Ireland's Call". Le chant est composé par Phil Coulter dans une optique très consensuelle et rugbystique : il s'agit de réunir les 4 provinces dans un même élan de fraternité, "épaule contre épaule" pour "combattre jusqu'à ce que nous ne puissions plus combattre". Voir les paroles en gaélique et en anglais  : ICI

Pour autant, tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, car si à l'extérieur c'est uniquement "Ireland's Call" qui est joué, lors des matchs à Dublin, c'est encore deux hymnes qui sont joués, car le protocole rajoute à l'Ireland's Call, "le chant du Soldat" qui reste l'hymne officiel de la République d'Irlande. La polémique a faillit être ravivé en 2007 au moment de la coupe du monde jouée conjointement en France et en Angleterre, car l'IRB (International Rugby Board) qui organise l'évènement envisagea de faire jouer "Ireland's Call" est "God save the Queen" pour l'équipe d'Irlande...

Ci dessous, le "God save the Queen", "Amhràn na bhFiann" et "Ireland's Call" joués et chantés lors du mémorable match de 2007 contre l'Angleterre au Croke Park de Dublin.





- Pays de Galles

Le Pays de Galles est intégré à la couronne britannique depuis le XIIIe siècle. De façon un peu paradoxale, c'est la nation qui est surement la mieux intégrée à la couronne, mais aussi celle où le particularisme culturel s'exprime le plus, ne serait-ce que par la langue gaélique,  2e langue officielle du Pays de Galles qui est présente partout. Les relations avec le grand frère anglais sont pacifiées depuis longtemps.

Cela n'empêche pas le pays de galles d'avoir un hymne bien à lui, peut-être le plus beau des trois : "Hen Wlad fy Nhadau" ou "Land of my father". Il y est question des "vertes vallées galloises" mais aussi de la culture celtique, celle des "bardes", de la "langue ancienne" et des "harpes". 
Il s'agit d'un chant du milieu du XIXe siècle, qui n'a pas le statut officiel d'hymne national, mais qui est joué et chanté à chaque rencontre du Pays de Galles depuis 1968, et ce exclusivement en gaélique

A ce propos, on peut signaler que les choeurs gallois sont légendaires pour tout vieil amateur de rugby. Parlez-en aux anciens joueurs qui sont allés défier "les diables rouges"  des années 70 dans leur antre de l'Arms park de Cardiff. Un exemple ici pour une rencontre Galles-France de 1968, où l'on s'aperçoit qu'à l'époque le "God save the Queen" est joué (et sifflé par le public) avant que le "Hen Wlad fy Nhadau" ne soit repris par tout le stade.



Et ici une version plus récente au Millenium stadium en 2012.





Concernant l'histoire du Pays de Galles, vous pouvez utilement voir le film magistral de John Ford (1941) How green was my valley qui adapte en 1941 un roman du même nom de l'auteur gallois Richard Llewellyn. L'action se place dans un village de mineurs gallois à la fin du XIXe siècle, dont  le réalisateur nous raconte l'histoire à travers l'itinéraire de la famille Morgan, avec ses joies, mais aussi ses peines... Une vision hollywoodienne certes, mais dont le naturalisme ne serait pas renié par Emile Zola. Une excellente analyse de ce film magistral : ICI. L'extrait ci-dessous se situe au début du film, au moment de l'anniversaire de Mme Morgan que tout le village vient célébrer en chantant. La suite est bien entendu moins idyllique entre baisse de salaires, accidents à la mine, renvoi de mineurs...

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